«

»

fév
04

Najib Sadaka (1915-2011) : le modèle

18/11/2011 Orient le jour Par Abdallah NAAMAN (Paris)

S E M Najib Sadaqa

(1974 – 1980)

« Tâchez de suivre l’exemple de Najib Sadaka. » Ce conseil judicieux, adressé à de nombreux jeunes diplomates libanais en herbe, engagés par le palais Bustros à la veille du déclenchement de notre sale guerre fratricide, a parfois porté ses fruits. Sur les traces de ce brillant aîné, certains cadets ont réussi, mais pas tous, loin s’en faut.

Il a collectionné les records. Son père, fin lettré zahliote, ne s’est pas trompé en lui choisissant ce prénom prédestiné et prémonitoire. Licencié en droit de Beyrouth, il soutient sa thèse de doctorat à la Sorbonne à peine âgé de 25 ans. Diplomate chevronné, ambassadeur dans deux capitales prestigieuses (Paris et Bruxelles), secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, où il prend les rênes de la maison et devient son véritable cheville ouvrière, fin conseiller des grands personnages de l’État balbutiant, puis indépendant, professeur d’université, essayiste et conférencier écouté, pédagogue averti, jonglant avec bonheur avec les langues, nationaliste ardent et intransigeant, il voue sa longue vie active au service de l’État. Et lorsque le péril menace la fragile demeure, hypothéquant la souveraineté du pays, il dénonce vigoureusement les manœuvres douteuses et transmet en haut lieu son analyse et son appréhension, face aux répercussions désastreuses des dérives et ambitions politiciennes des arrivistes de tout acabit. Flairant une diabolique machination, il refuse le fait accompli qui devait brader la souveraineté territoriale nationale et la sacrifier sur l’autel des ambitions mercantiles.

Impressionné par la stature du personnage, avec lequel j’ai eu l’honneur d’entamer les premières années de ma vie au service de l’État, à l’ambassade de Paris, la surprise me laissa muet devant la modestie naturelle de l’homme, son affabilité, son calme légendaire et sa constante disponibilité. De corpulence moyenne, le regard perçant et pétillant, teinté d’un humour corrosif mais contenu, Najib Sadaka cachait sous l’apparence sévère de l’homme d’État une âme généreuse et un cœur passionné et attendri. Sa carrière brillante de premier de la classe, une grande habitude des palais et des chancelleries ne lui ont jamais fait oublier ses racines et son attachement au terroir natal. Une terre généreuse qui a marqué l’adolescent et le futur grand commis de l’État s’en souviendra toujours, marquant sa volonté de tirer de ses multiples responsabilités une réflexion sur la société, la jeunesse estudiantine qu’il a contribué à former, mais aussi la politique et la diplomatie.

Admis à la retraite en juin 1979, il se retire par noblesse pour ne pas faire ombrage à ses successeurs, et pour ne pas déranger, malgré l’insistance de son clairvoyant ministre de tutelle (son ami Fouad Boutros) qui le pria (devant moi et quelques autres diplomates lors du dîner d’adieu) de rester à la barre « pour faire bénéficier encore le pays de sa sagesse et de son intelligence », lors de moments les plus cruels de la tourmente. Prié de rédiger ses Mémoires, il répond qu’un vrai diplomate n’en a pas. Celui qui en avait à revendre préfère s’abstenir par une éthique rigoureuse, laissant ce soin aux moins brillants de ses collègues. Et pourtant, si les lambris dorés des salons des chancelleries et les couloirs feutrés des ministères devaient livrer des souvenirs et des secrets, ils dévoileraient à coup sûr des surprises, découvriraient des hésitations, des confidences et des trahisons… En privé, le grand commis de l’État exprime ses craintes, découvre des manœuvres peu glorieuses commises au nom de la raison d’État et fustige surtout ceux qui étaient censés servir l’État et qui, en réalité, s’en servaient (avec les leurs) à discrétion, pour assouvir des ambitions personnelles et des plans de carrière. Il se prend parfois à se souvenir de ses nombreuses missions délicates dont il s’est acquitté avec panache. La plus édifiante de toutes reste un voyage écourté au Caire, lorsqu’il retourne en consultation à Beyrouth avant la signature d’un funeste accord de sinistre mémoire…

Révéler les multiples facettes de ce prince de la diplomatie libanaise, bourreau de travail, perfectionniste et plein d’humour, est une gageure que ces maigres lignes ne font qu’effleurer. Najib Sadaka aura été aussi un homme discret et modeste, refusant les honneurs et les recevant tous, influençant le pouvoir et se refusant à l’exercer. Jamais, au grand jamais, il n’a été vu, ni en public ni en privé, arborant l’une ou l’autre des nombreuses décorations qu’il a reçues tout au long de sa carrière exemplaire. Pour lui, tout cela était vanité, rien que vanité ! Sa Légion d’honneur aura été de servir son pays, auquel il a été viscéralement attaché, et de lui donner le meilleur de lui-même : son intelligence, sa compétence, son intégrité intellectuelle et morale, et sa totale abnégation.

Dans sa retraite tranquille, près de Paris, il s’activait encore et lisait beaucoup. Il y cultivait aussi l’art de l’amitié. Quarante jours avant de fêter ses 97 ans, il nous a quittés sur la pointe des pieds. Il aura été, dans les rouages de l’administration libanaise, le modèle et l’exemple à suivre. Je suis sûr qu’il aurait été confus de lire ce témoignage. J’ose espérer que, de là où il se trouve à présent, il ne me tiendra pas rigueur d’avoir rappelé, ne fût-ce qu’à grands traits, ce que le Liban lui doit. J’espère surtout que son infinie modestie ne souffrira point de ce témoignage filial.

Il est des êtres que l’on pensent immortels, parce qu’on les a toujours connus, d’aussi loin que l’on se souvienne. Parce que, malgré le temps qui passe, il continue d’émaner d’eux quelque chose qui demeure. Najib Sadaka est de cette trempe-là. Mieux qu’un éducateur et un diplomate hors pair, il aura été pour des générations de Libanais un pionnier et un exemple à suivre.

Je gage qu’en allant vers la plus irrémédiable des solitudes, il aurait pu résumer son cheminement en ces termes : « La chance de la vie, c’est l’amitié plus que l’amour. » Najib Sadaka avait la religion de l’amitié. Une amitié qui m’honore.

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié.


*

Switch to our mobile site